Maud Andrieux évoque sa belle actualité artistique à venir !
Bonjour Maud,
Quel plaisir d’effectuer cette nouvelle interview avec vous !
Votre actualité sur scène sera particulièrement chargée dans les mois à venir. Vous aurez notamment l’occasion de partir en tournée, au Canada, pendant 3 semaines, au mois de mars. On imagine sans doute la joie que cela doit être pour vous ?
Oui, absolument! C’est toujours, pour moi, une grande joie intense que d’aller porter à l’étranger un texte de Marguerite Duras, comme je le fais depuis maintenant 18 ans. Et d’aller inscrire cette vocation que j’ai vis-à-vis de ces textes littéraires, que je transforme pour la scène, auprès d'un public apprenant la langue française. Ce sera ma deuxième fois au Canada, j’y suis allée il y a deux ans pour une Tournée de « La douleur » dans 7 villes incroyables. Cette fois-ci, ce sera « Le Vice-Consul », de Marguerite Duras, qui se passe dans les années 30, à Calcutta, avec ce personnage emblématique de l’œuvre durassienne, Anne-Marie Stretter, femme de l’ambassadeur de France à Calcutta.
C’est un personnage que je n’ai de cesse d’interpréter et qui m’interpelle : récurrent dans plusieurs de ses œuvres, c’est une figure féminine emblématique et qui dénonce le poids de l’attente sociale des femmes. Ce texte est éminemment moderne…Ce personnage est d’une épaisseur telle qu'on en perçoit les fêlures du passé, la dictature de l'apparence sociale, la survie d'une femme qui maintient un ordre établi. Cette « Reine de Calcutta » contient une tristesse profonde liée à une passion et un drame du passé. Elle surnage à la surface de son ennui, dépossédée d'elle-même par moments, elle est pour moi un personnage unique, sulfureux, moderne, romanesque et intemporel, incarnant la féminité et la maternité et on sent bien que c’est la mère que Marguerite Duras aurait aimé avoir.
Seule en scène, notre première date aura lieu à Toronto, au Spadina Theatrer au sein de l'Alliance Française. Son directeur, Pierre-Emmanuel Jacob, est incroyablement investi dans la cause théâtrale et scénique. Je l’avais rencontré à Madras, lors de la tournée 2016, de « La douleur ». Homme de lettres et de théâtre, il se bat pour que le spectacle vivant et les grands textes d'auteurs puissent avoir leur place dans le réseau d’Alliances françaises à l'étranger.
C’est assez difficile de faire venir des textes de théâtre partout dans le monde, les directeurs des Alliances françaises ne sont d’ailleurs pas tous des gens de théâtre. Ce n’est pas toujours évident de leur faire entendre à quel point un texte littéraire engagé a du sens dans une programmation théâtrale à l’étranger pour les gens qui fréquentent les Alliances et apprennent le français comme langue étrangère. Au Canada anglophone, les gens parlent évidemment anglais et entendre un texte littéraire donne envie d’apprendre le français. Cela donne à entendre une musicalité d’écriture et, chez Duras, ce côté cinématographique indéniable, ancré dans la découvertes de grands passages de l'Histoire.
Cette tournée est aussi l’occasion de défendre des sujets forts, actuels, à enjeux. Sujets qui vont être découverts ou redécouverts par le public…
Oui ! A chaque fois que j’interprète une œuvre de Duras à l’étranger, mon axe est vraiment le texte, qu’il soit accessible, audible et visible ! C’est extrêmement important pour moi. Je sais bien que Duras n’est pas un registre évident, ce sont des textes ardus, qui peuvent tomber des mains à la première lecture et il faut, en effet, un biais. Pour moi, c’est la scène… Une bande sonore m’accompagne et tous les personnages y prennent vie, pour nous plonger dans des jardins de Shalimar, dans une réception à l’Ambassade de France, donner à voir le parcours tortueux de la mendiante de Calcutta qui vit une injustice sans nom, chassée de sa famille parce que enceinte à 16 ans et qui ère sur les routes depuis le Cambodge. Toutes les deux sont dans un mode de survie. Pour l’ambassadrice de France, c’est lié au poids de l’injonction sociale. C’est la même chose pour la mendiante qui dort devant les jardins de l’ambassade de France… Ces deux personnages se regardent, s’observent, se surveillent l’un l’autre. Elles sont toutes les deux finalement dans des situations qui se correspondent et qui trouvent un écho très fort.
C’est en cela que ce texte m’interpelle, il est à tiroirs, extrêmement social et engagé. Il parle également d’amour, d’amours impossibles, un grand thème durassien aussi. Cet amour vient faire raisonner et ramener à la vie ces personnages qui s’oublient eux-mêmes. Après le spectacle, les bords de scène sont évidemment, pour moi, de grands moments d’échange, de rencontre, d’écoute vis-à-vis de ce qu’ils attendent et de ce qu’ils ont entendu. Ils n’ont pas forcément une culture durassienne, ce peut être pour eux un déclencheur, qui leur donne l’envie d’aller plus loin.
Cette aventure est donc artistique mais aussi humaine : elle doit certainement être très enrichissante pour vous, à titre personnel…
Absolument ! C’est très enrichissant pour moi, ce sont des passerelles qui nourrissent mes créations et la personne que je suis. J’apprends tout le temps des autres : la résonance chez eux va leur faire penser à un auteur qu’ils connaissent et qu’ils vont pouvoir nous faire partager. Le fait de revenir dans des théâtres où j’ai déjà joué permet un tissage culturel et d’échanges avec ces gens qui me passionnent. Après Toronto, nous jouerons à Ottawa, la capitale, nous enchaînerons avec Halifax en Nouvelle-Ecosse sur la côte est Atlantique, puis à Edmonton en Alberta et nous clôturerons notre Tournée 2024 par Calgary dans les Rocheuses Canadiennes. J'ai hâte, les Canadiens sont connus pour être extrêmement accueillants et cultivés grâce à leur multiculturalisme, c'est une réalité.
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A quelques semaines du grand départ, dans quel état d’esprit êtes-vous ?
C’est très excitant, évidemment, de partir pour l’étranger. J'adore voyager. J’adore apprendre des autres, observer d’autres façons de faire et de vivre. Et puis il y a une excitation artistique de monter ce spectacle, qui a déjà tourné, dans d’autres lieux encore. Je suis impatiente de revoir les équipes sur place, de savoir comment se porte le spectacle vivant. Il me tarde de savoir comment elles ont vécu les choses au quotidien durant ces deux années : j’étais vraiment arrivée au Canada, il y a deux ans, tout juste après le déconfinement, c’était alors, pour beaucoup de gens, leur première sortie. Les salles étaient pleines. C’est de l’humain et l'humain autour d'une œuvre fait du bien. Je m’y retrouve toujours plus que dans la partie fiction et image, où ce sont des aventures mais qui sont tellement plus courtes. On croise à peine les camarades de jeu, c’est toujours un peu frustrant. Là, pour la tournée, c’est la globalité qui me plaît encore plus : les équipes des Alliances Françaises, celles des différents théâtres, le public, les étudiants, la presse… Les échanges sont plein d’émotions, c’est pour moi un cadeau immense. J’espère qu’il y en aura encore d’autres mais rien n’est jamais acquis. C’est un budget, c’est donc un choix audacieux !
En complément, en juin, vous serez sur scène, en Normandie, pour 4 dates théâtrales, qui pourraient être le début d’une aventure plus longue…
Tout à fait ! On m’a proposé d’interpréter un rôle classique, celui d’Hermia dans « Les caprices de Marianne », de Musset. C’est un metteur en scène et comédien avec lequel je n’ai jamais travaillé mais qui connaît mon travail, Charles Durot, qui m’a fait cette proposition, dans une formation de 8 comédiens. Nous jouerons les 7.8.14 et 15 juin au centre d’art Jean-René Lozac’h, à côté de Dreux. Là encore, finalement, ça rejoint le thème que j'évoquais plus haut…La pièce écrite en 1833, dénonce les conventions sociales et les injonctions masculines données à une femme. Marianne est une jeune femme, mariée à un homme bien plus âgé qu’elle et on va lui prêter des intentions, on va définir ce qu’elle devrait être, ce qu’elle pourrait être, son caractère…C’est toute une suite de personnages qui vont dévoiler un peu qui elle est, ce qu’on croit qu’elle est. Marianne, finalement, en allant un peu la chercher, alors qu’elle est très ancrée dans son rôle de femme mariée, va, au travers de ce que les hommes projettent sur elle, essayer de définir qui elle est vraiment, écouter un peu son cœur et le laisser parler. Il y a, comme cela, un accès de liberté qui va naître en elle, en tout cas une possibilité de liberté…
J’interprète Hermia, la mère de Coelio, qui est fou amoureux d’elle et qui va tenter de la séduire mais qui est extrêmement timide, envoyant son meilleur ami pour la convaincre de l’amour qu’il lui porte. Hermia prédestine la quête amoureuse vouée à l'échec de son fils, en lui racontant dans une très belle scène, le drame d’amour et humain qu'elle a vécu, annonciateur du destin funeste qui l'attend. J’y vois un joli écho dans ces deux textes, qui sont très bien écrits. Je suis très touchée que l’on ait pensé à moi. Le travail sur les œuvres de Duras est plutôt un travail solitaire, avec de très petites équipes autour de moi et, là, je suis ravie d’intégrer une plus grande troupe. C’est une joie d’aller rencontrer d’autres comédiens et metteur en scène ainsi que le public normand pour cette session de premières représentations. L’humain donne toujours à voir, à réfléchir et à échanger sur nos métiers. Cela donne finalement beaucoup de force ! Au théâtre, il y a une entraide sur scène qu’il n’y a pas forcément sur la fiction française : pour moi, c’est un retour aux sources et ça va me faire du bien, pendant 6 mois, d’être dans une actualité théâtrale. Au plaisir d'y rencontrer vos lecteurs cher Julian !
Merci, Maud, pour toutes vos réponses !
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