Catherine Wilkening évoque son livre "Les mots avalés - Parcours d'une vorace" !

Bonjour Catherine,
Quel plaisir de nous entretenir avec vous !
1/ Vous avez récemment fait paraître «Les mots avalés – Parcours d'une vorace». Comment présenter cet ouvrage en forme de témoignage ?
C'est un ouvrage qui parle de l'addiction et d'une en particulier, la boulimie. J'ai eu l'envie d'écrire, de témoigner de ce symptôme.
Cela fait maintenant 15 ans que j'ai perdu cette addiction, qui m’a lâchée. Mais l’élément déclencheur à l'écriture de ce livre a été une gamine très proche. A 14 ans, elle m'a révélé qu'elle était boulimique depuis 2 années. Elle me l'a dit à moi, alors qu'elle n'en avait jamais parlé à personne d'autre. Elle s’est confiée sans doute parce que je l'ai été et qu'elle le savait.
Cela aurait pu durer longtemps si je n'avais pas été à coté d'elle. Ce jour-là, je me suis dit qu’elle se serait certainement enfoncée dans l’addiction si elle avait continué à se cacher. J’ai alors pensé dire à haute voix ma dépendance passée, ma manière de la soutenir elle et aussi toutes ces femmes qui vivent ce mal dans la honte, qui se cachent.
J'ai alors décidé, au départ, de faire un documentaire, avant que les éditions Michel Lafon ne m’appellent pour écrire ce livre. Pour parler de ce symptôme trop méconnu et encore tabou, que tout le monde cache.
2/ Quelles ont été vos principales sources d'inspiration pour l'écriture de ce livre ?
Mon addiction à la bouffe pendant 15 ans me donne une légitimité pour m’exprimer et de quoi raconter. Pour les besoins de mon livre, j'avais déjà compris beaucoup de choses à ce moment-là. C'est l'occasion de reprendre contact avec ce putain de symptôme. Comme je voulais faire, au préalable, un documentaire, je me suis quand même pas mal instruite sur le sujet.
J'ai suivi une thérapie de groupe pour aller plus loin et me retrouver au contact de femmes boulimiques. Cela m'a aussi permis de grandir et de continuer à travailler sur moi, ce qui est toujours positif, ce n'est pas un mal.
J'avais seulement 6 mois pour écrire et il s'agissait d'une première pour moi. Du coup, j'étais très angoissée, même un peu paniquée au début. J'ai écrit entre 13 à 17 heures par jour parfois, je n'arrêtais plus pour être dans les temps.
Les choses sont longues à sortir. Je n’ai jamais eu le souci de la page blanche, par contre trouver le mot précis peut être une longue maturation, et tant que je ne l’ai pas, je ne lâche pas. Ce n'est pas compliqué à sortir mais c'est long d'aimer ce que j'écris. Les mots exacts me tiennent à cœur.
3/ Lors de l'écriture, avez-vous dû filtrer certains thèmes ? Vous êtes-vous interdite d'en aborder d'autres ?
C'est une construction particulière. Je comptais partir de l'histoire de ce documentaire, parler de ces 6 femmes boulimiques que j'avais rencontrées, donc pas du tout de moi. Mais ce n' était pas évident. Finalement, le doc ne s’est pas fait. J'ai alors retourné l'objectif sur moi. Au début, je n’osais pas écrire certaines choses. Mais je me suis demandée où serait l'authenticité si je commençais à me filtrer. J'ai fini par livrer plusieurs choses très difficiles puis j'ai tout lâché.
Se livrer soi, ce n'est pas le plus compliqué. La grande difficulté est d’impliquer les autres. On n’existe pas sans les autres. Un témoignage, c'est soi parmi les autres, ce n'est pas une fiction. Ce n'est pas simple, il faut être authentique.
Je remalaxe comme je le crois véritablement mais c'est vague tout cela. Une des difficultés était donc de parler des autres, sans les juger, sans les accabler, sans pointer le doigt sur eux. J'ai toujours été vigilante à ne pas juger, à ne pas être culpabilisante.
Les sensations n'appartiennent qu'à nous, elles sont réelles pour nous uniquement. Et ma mémoire ne me retranscrit que ce qu'elle a envie.
4/ Selon vous, quelles sont les clés de ce témoignage ? Pourquoi plaît-il aux personnes qui le lisent ?
Je me suis posée la même question au début. Mais, finalement, j’ai écrit ce livre avec énormément de recul. Et le fait de ne plus être addict depuis longtemps permet d’aller en profondeur avec moins d’affect, plus de légèreté. C’est important pour parler de ce symptôme très noir. C’est quand même quelque chose qui m'a marquée pendant 15 ans, tous les jours donc j'étais à fond, je n'ai pas fait ça à moitié. J'ai essayé de retranscrire le parcours de boulimie mais aussi celui de la guérison.
Ca m’a aussi apporté. J'ai encore mieux compris certaines choses. Je ne suis plus à chaud donc j'ai une certaine dérision, un peu d'humour, je ne suis plus affectée. C'est une vraie distance.
A l'époque, il m’a fallu 12 ans pour me décider à faire une thérapie, je pensais toujours m'en sortir seule, et vu que je n’en parlais à personne et me cachais, j’ai gardé longtemps mon secret pour moi seule. Mais, à cette période là, ce n'était pas évident car les thérapies n'étaient pas forcément bien vues.
La boulimie est une perte de l'identité. Il est nécessaire de travailler alors à construire sa personnalité, il y a tout un travail à faire. C'est très difficile de le faire soi-même, et ce n'est pas simplement le symptôme qu'il faut soigner mais aussi l'addiction.
La terre m'a aussi énormément aidée. On dit que pour soigner l'hypersensibilité, la thérapie par l'art est l'une des meilleures techniques. Peindre avec les doigts, sculpter, cela créé un contact direct avec la matière, il n'y a pas d'intermédiaire. Cela arrête le petit vélo qui est en train de trotter dans la tête et nous calme. Le cerveau est libéré de ces pensées qui le torturent non stop.
5/ Plus généralement, quels sont vos autres projets artistiques actuels ?
Certainement une adaptation de ce livre, mais je ne sais pas encore comment, même si j'ai déjà des idées. Aussi continuer ma sculpture, exposer. Quelqu'un m'a d'ailleurs proposé de faire un livre sur mon travail en terre de sculptrice, avec des photos de moi en train de travailler. Et jouer comme comédienne, en fonction de ce que l'on me proposera.
6/ En conclusion, que dire aux lecteurs pour les encourager à découvrir votre livre ?
Cet ouvrage concerne l'addiction, ensuite plus précisément la boulimie. Je parle de la dépendance, essaie de donner le plus de clés possibles que j'ai répertoriées au cours de toutes ces années.
Cela peut aider aussi des parents, car c'est un symptôme méconnu. Certains croient que c'est juste être gros, alors que ce n'est pas le cas. Je ne l'ai jamais été de ma vie. Ou bien que c’est un caprice, une simple question de volonté mais c’est beaucoup plus profond. Les parents peuvent être complètement perdus, ils croient que ce n'est qu'un caprice, que ça n'appartient qu'à la volonté, alors que c'est avant tout une histoire de raison.
Je suis aussi révoltée de ce poids imposé à la femme : même dans son mal, celle-ci doit être glamour.
Merci Catherine pour votre disponibilité !







