Julie Moulier évoque sa belle actualité, sur scène en ce moment et prochainement à l'image !
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Bonjour Julie,
Quel plaisir d’effectuer cette interview avec vous !
Vous êtes actuellement sur scène, jusqu’au 21 juin prochain, au théâtre de la tempête, dans “Illusions”. A titre personnel, on imagine sans doute la joie que cela doit être pour vous ?
Je dirais la joie, surtout, de retrouver un ancien camarade, à savoir le metteur en scène, Yordan Goldwaser, qui était dans la même promotion que moi au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique de Paris. Il fait partie des gens avec qui j’ai vraiment gardé contact et on avait eu plusieurs rendez-vous manqués à cause de plannings qui ne correspondaient pas. Là, c’est une reprise de rôle, le spectacle a déjà été créé, il y a déjà eu une tournée et le travail étant assez compacté, on a réussi à caler cela dans nos plannings respectifs. On est donc ravis de se retrouver, c’est quelqu’un que j’apprécie beaucoup dans sa qualité de travail, qui est d’une grande délicatesse, qui n’est pas du tout dans quelque chose qui se démontre, ce qui est, je trouve, de plus en plus rare. C’est vrai que j’ai une affection particulière pour la tentative de nuance et de délicatesse, dans la vie comme sur les planches. Donc je crois que le plaisir vient particulièrement de là !
Je connaissais de nom l’auteur, Ivan Viripaev, je l’avais découvert il y a deux ans dans une mise en scène justement de Yordan, au festival d’Avignon. C’est une écriture extrêmement jouissive, c’est du théâtre qui parle beaucoup, dans le sens où il ne joue pas des effets des autres arts. Ici, la parole fait acte et génère des bouleversements de vie fondamentaux, et c’est grâce à ces prises de parole des différents personnages que l’on essaie, en changeant de point de vue, d’obtenir un peu de nuance au fil de la pièce, sur une histoire de base à laquelle on aurait pu réagir de manière un peu basique et frontale. Tout le spectacle nous amène à nous dire qu’en fait, c’est beaucoup plus complexe que cela.
Le fait de pouvoir jouer trois semaines est très précieux, c’est de moins en moins possible mais c’est quelque chose de réellement irremplaçable. Le fait de s’installer quelque part offre quelque chose de presque impalpable, à savoir que les corps s’installent et se sentent chez eux. De là, advient une liberté que l’on ne peut pas trouver autrement…En plus, le théâtre de la tempête est un magnifique lieu, que j’adore. L’équipe qui l’a repris il y a deux ans est formidable.
Sans tout en dévoiler, comment pitcher ce spectacle et caractériser votre personnage ?
C’est l’une des spécialités de l’auteur, il aime être impitchable. En tout cas, le mot le plus savoureux qui me vient, pour définir ce que je découvre avec lui, est la mise en doute des certitudes. Il travaille sur les croyances, il parle souvent de l’amour, mais au sens large du terme, tel qu’il devient en tant que culture commune. Il se demande ce qu’est un vrai amour. Dans “Illusions”, quatre quarantenaires viennent au plateau mais ils ne sont pas ce que l’on appelle communément des personnages. Ils n’ont pas de définition, ils se rapprochent de conteurs et viennent partager avec le public la connaissance qu’ils ont de deux histoires d’amour d’octogénaires. Ces deux couples sont restés ensemble plus de cinquante ans…et sont aussi meilleurs amis.
Cela démarre au moment de la mort d’un des hommes de ces deux couples qui, juste avant de décéder, va faire une grande déclaration à sa femme. De cette déclaration vont découler des semaines et des mois qui vont bouleverser la vie de ces trois autres protagonistes…Ces personnes vont changer quasiment radicalement la vision de leur vie !
Le public se demande alors ce qu’il pense de l’amour, ce qu’il croit que c’est, s’il est capable de redéfinir sa définition…C’est très très joueur, c’est très parlé, avec beaucoup d’humour également. Tout l’enjeu est de sortir le plus troublé possible sur ce que l’on croyait savoir avant de rentrer…
Vous le disiez, c’est, pour vous, une reprise de rôle. Qu’est-ce que cela avait changé dans votre travail de préparation ?
C’est la première fois de ma carrière que je fais ça. Mais, par contre, j’ai souvent, en tant que partenaire, vécu des transmissions de rôles et j’ai toujours adoré parce que je trouve que ça génère quelque chose. En termes de travail pur, il n’y a pas le temps de recherche habituel. Yordan m’avait donné énormément d’informations sur tout ce qu’ils avaient appris pendant la création, sur la dramaturgie de la pièce, sur les codes de jeu nécessaires…Du coup, j’ai appris mon texte en ayant déjà une direction.
J’ai eu très peu de temps de travail mais je me suis sentie portée par tout ce qui avait été fait avant. C’était presque magique ! J’étais déjà forte de ce qui avait eu lieu et, de là, j’ai pu voir quelles nouvelles portes seraient ouvrables. C’est rigolo, c’était presque un processus inverse à celui d’une création. Il fallait trouver la liberté dans quelque chose de déjà extrêmement construit. C’était passionnant ! C’est toujours étonnant de plonger dans le même costume et les mêmes pas que la comédienne qui tenait le rôle et, pourtant, d’apporter quelque chose d’unique car personnel.
En complément, vous avez tourné pour France Télévisions dans “Triple peine”. Justement, qu’est-ce qui vous avait incitée à participer à ce projet ?
Clairement, Noémie Kocher ! Quand je l’ai rencontrée, elle était d’une douceur, d’une clarté et d’une précision folles dans ce qu’elle attendait de ce projet, qu’elle avait écrit et qu’elle allait réaliser. Du coup, dans ce qu’elle attendait dans ce rôle d’avocate qu’elle me proposait.
Ce projet a été totalement écrit à partir de son expérience personnelle et d’une histoire qui date d’il y a plus de vingt ans, dans sa genèse. C’est fictionné mais c’est très inspiré de ce qu’elle a vécu. Typiquement, cette avocate que j’incarne existe, j’ai pu la rencontrer, j’ai passé quelques heures avec elle pour partager, lui poser des questions, lui demander comment elle avait traversé cela et quel regard elle portait dessus aujourd’hui.
Sans oublier le scénario…Il m’a vraiment bouleversée, ce qui n’est pas si fréquent. Il m’a chopé à des endroits inattendus et émotionnels. Je trouve cela absolument bouleversant quand on parvient à faire d’une bataille, intime et sociétale, une vitalité qui va vers l’avenir. Il s’avère que j’ai aussi un parcours intimement lié à ce genre de situation et de problématique. Me concernant, cela remonte il y a plus de 25 ans et c’était très étonnant pour moi que je me retrouve, aujourd’hui, à la place de l’avocate, alors que j’avais été à la place de Noémie…J’aime les projets qui viennent m’aider à élargir les questions que je me pose dans ma vie et je me suis dit que c’était quand même assez fou qu’on me projette maintenant dans le rôle de l’avocate, et non pas de la victime.
Il y avait, à la fois dans la qualité artistique que Noémie propose et dans mon parcours, quelque chose d’indéniablement relié. J’ai vraiment été confirmée dans toutes mes intuitions, le tournage a été un pur bonheur, Noémie a généré, à tous les postes, une équipe absolument formidable et exemplaire, humainement et artistiquement. Donc c’était un pur bonheur !
Le fait que ce scénario soit sur France Télévisions est un vrai signe d’avancée et d’appropriation par la société de ces sujets-là. Noémie offre une parole assez rare sur la question de l’emprise…Souvent, on a beaucoup d’idées arrêtées, c’est difficile, pour les personnes qui ne l’ont pas vécu, de comprendre et d’appréhender ce qui peut se passer intérieurement quand on est sous emprise. Je trouve merveilleux que la société soit prête, aujourd’hui, à rendre cela public, à une heure de grand enquête. Je suis ravie d’avoir participé à ce film, qui est à la hauteur de tout ce que Noémie a traversé.
Quel regard avez-vous porté sur cette avocate que vous avez incarnée ?
Cela a démarré par beaucoup d’admiration ! Il faut se remettre dans le contexte de l’époque, on est au début des années 2000, où la question du consentement était inexistante. Noémie et ses coplaignantes ont été les premières à officialiser des plaintes, à visages et noms découverts. Pour moi, elles ont été des pionnières et ont permis de faire avancer la société. Elles avaient trouvé cette avocate qui, à l’époque, était assez jeune et dans une même dynamique.
Quand je l’ai rencontrée, j’avais trouvé très intéressant qu’à l’époque, elle s’occupait plutôt des accusés, pour comprendre si notre société était capable d’être juste, à savoir de condamner sans faire du dent pour dent…Selon elle, la justice “pure” était à cet endroit-là parce qu’il est “facile” de défendre des victimes, dans le sens moral des choses. Donc défendre des personnes qui font des choses qui sont moralement et psychiquement extrêmement dures, est extrêmement complexe, parce que c’est vraiment essayer d’adouber ce choix-là…
Je pense qu’à l’époque, l’affaire portée par Noémie, de harcèlement moral et sexuel, était un peu un sacerdoce. Il n’y avait aucune preuve, c’était parole contre parole, la personne était connue, Noémie ne l’était pas,...C’était un peu David contre Goliath. L’avocate me l’a dit, ce sont l’envie de défendre ces personnes mais aussi le défi juridique qui lui ont plu. Elle avait été obligée, pour lancer la procédure juridique et permettre d’envisager l’idée d’un procès à long terme, parce que beaucoup de choses n’existaient pas encore, de passer par le contrat qui liait Noémie à ce réalisateur et de contourner en évoquant des sujets de juriste d’affaires. Elle avait invoqué le fait que l’employeur ait failli moralement, ce qui était prouvable…Cela a été d’une grande intelligence de sa part et il s’avère que ça a fait jurisprudence, ce qui a été énorme. C’est vraiment la source du changement juridique de la définition de ce qu’est le harcèlement…
Donc je porte, sur cette avocate, un regard d’une personne qui, à son endroit, sans étiquette, ni politique, ni militante, par sa pratique et son savoir-faire, a permis à toute une lutte d’ouvrir une nouvelle porte. J’avoue que je me reconnais beaucoup dans son attitude donc j’ai été extrêmement émue et honorée de devenir le corps de cette femme, qui a fait bien plus que moi dans la vie.
Merci, Julie, pour toutes vos réponses !