Emmanuel Lemire évoque sa belle et riche actualité artistique !
Bonjour Emmanuel,
Quel plaisir d’effectuer cette interview avec vous !
Vous serez présent, cet été, au festival d’Avignon…A titre personnel, on imagine sans doute la joie que cela doit être pour vous ?
Oui ! J’y ai joué quatre fois et cela a toujours bien marché donc je n'ai que des bons souvenirs… J’adore l’ambiance qui y règne ! Alors, oui, c’est sûr que, parfois, il fait un peu chaud, et qu'il y a du monde, mais cette espèce de foire au théâtre est magique. Il y a près de 1 600 spectacles, c’est vrai que c’est beaucoup, mais vaut mieux trop que pas assez… Des spectateurs vont voir cinq pièces dans la journée, c’est vraiment ce phénomène de foire, dans le sens noble du terme, que j’adore donc, oui, je suis vraiment très content d'y retourner.
Très simplement, comment pitcher le spectacle dans lequel vous jouerez ?
Le spectacle, “Louison et Monsieur Molière”, est l'adaptation d’un roman de Marie-Christine Helgerson. C’est l’histoire de la petite Louison, du “Malade imaginaire”, qui était une enfant de dix ans, fille de deux comédiens de la troupe de Molière, Jean et Jeanne Beauval, elle rêvait d’être comédienne, jusqu'à faire le singe devant Molière pour attirer son attention ! Ce qui a marché ! Elle était visiblement très attachante puisque Molière lui a écrit une scène, celle où elle ment à son papa, le malade imaginaire, affirmant que sa sœur Angélique (prénom bien choisi !) n’a pas de petit copain qui vient dans sa chambre…Le père va réussir à la faire parler, après qu'elle lui aura fait la peur de sa vie, par ruse, pour ne pas être battue. C'était "révolutionnaire" de mettre une enfant de dix ans sur scène devant le roi Louis XIV...
Je joue Molière, j'en suis très honoré et, en même temps, c’est très émouvant, c'est un peu magique et mystique. La pièce est très imagée, il y a de la musique, du chant, de multiples espaces scéniques.
La metteuse en scène et adaptatrice, Axelle Masliah, est très jeune et déjà incroyablement mûre artistiquement. Elle se donne les moyens de ses ambitions et de ses rêves, c’est impressionnant. C’est très agréable, pour moi qui aurai 57 ans cet été, de jouer avec des jeunes. J’adore ce brassage !
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Quelques semaines plus tard, vous enchaînerez, d’abord en tournée, puis à la Scala, à Paris, avec une autre pièce, dans laquelle vous jouerez plusieurs personnages…
Oui !! Coline Serreau en est la metteuse en scène, j’ai une chance folle de l’avoir rencontrée en atelier, elle qui va adapter “La crise” au théâtre. On sera six comédiens et, effectivement, nous serons plusieurs à jouer plein de rôles différents. J’aurai quatre personnages… Je ne sais même pas quel adjectif trouver, c’est une chance inouïe de côtoyer Coline Serreau ! Et aussi sur scène, car elle va elle-même jouer trois rôles. Elle est d’une exigence impitoyable, je pense que c’est une génie. Oui, au féminin, c'est quand même mieux, non ? Elle a fait des films qui restent ancrés dans la mémoire collective, c'est une précurseuse, elle avait raison sur tant de choses, et elle est à mourir de rire, elle a un clown en elle qui surgit tout le temps. Voir tout cela jour après jour dans le travail est une chance inimaginable, que je savoure profondément. Nous irons également à Avignon, à la Scala, mais en 2027 !
Le fait d'enchaîner ces différents personnages vous permettra sans doute une palette de jeu large et variée ?
Oui, oui, on va s’amuser ! Cela va du député snob au père qui se fait larguer, en passant par un médecin homéopathe contrarié par sa femme et un communiste au cœur grand comme ça, le frère de Michou, qui l'a élevé. Donc ils sont tous différents mais je pense qu'on sera toujours dans le code de jeu de Coline, que j'appellerais le "comique vrai", ou le "comique profond" : l'Auguste ET le clown blanc. Ce qui fait que c’est touchant, car profondément humain. Sans parler de son sens du rythme. C'est une grande musicienne.
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Commencer en province puis venir à Paris sera l’occasion de rencontrer des publics très différents…
J’avais arrêté le théâtre pendant près de 15 ans parce que c’était trop compliqué avec mes quatre enfants. J’ai obliqué vers des dramatiques à la radio, puis du doublage, des voix de pub, puis des livres audio… Mais avant cela, j’en avais fait quinze ans et c’est vrai que le public de Paris est très exigeant, ce qui est tout à son honneur mais il est un peu plus froid quand même. En tournée, les gens apprécient de façon plus simple ce qu’on leur propose…Ils sont encore plus contents de venir au théâtre pour se détendre et se distraire. Donc j’imagine que ce sera une pure joie de jouer devant eux une pièce mythique comme “La crise” !
En parallèle, vous jouez une autre pièce dans des endroits improbables et participez au développement aussi d’un autre spectacle…
Ce dernier est très beau, écrit par deux jeunes également, Melchior Lebeaut et Marié Vaisy, sur l’inceste. “Ogre”, ou peut-être “La Poucet”, le titre n'est pas définitif. C’est une sorte de conte qui raconte l’histoire d'une famille dont le père a violé la majorité de ses enfants et dans laquelle je jouerai le violeur. C’est quand même assez particulier d’interpréter un tel rôle. Je le disais précédemment, jouer avec de jeunes comédiens est vraiment un enrichissement énorme ! On a tout à apprendre de leur façon de faire ce métier … J’espère que ce spectacle se montera (nous avons obtenu l'Adami déclencheur) car c’est un thème, malheureusement, qui concerne 10% des français, 6 millions et demi de personnes ! Nous avons fait deux présentations publiques qui ont été extrêmement bien reçues. C'est incroyable qu'on m'ait proposé ce rôle, car j'ai moi-même été violé par mon père dans ma jeunesse. Je l'ai dénoncé à vingt ans, il s'est suicidé six mois plus tard. Je me permets de le dire ici car mon petit frère, Romain Lemire, a écrit un livre magnifique sorti le 9 avril de cette année 2026, aux éditions du cherche midi, qui s'appelle “Clément”, et qui raconte tout cela sous la forme d'un roman d'autofiction. C'est un livre incroyable que je recommande à tout le monde. Il permet de comprendre à hauteur d'enfant comment se vit cette situation abominable. C'est un scandale sociétal, un crime de masse, qui devrait être pris à bras le corps par les autorités. Il vient d’ailleurs d'obtenir le prix Goncourt du Premier roman 2026.
L’autre spectacle raconte - superbement, c'est un texte qu'Eduardo Manet a coécrit avec Aphrodite de Lorraine - l’histoire d’amour entre Saint-Exupéry et sa femme Consuelo Suncin. Un mariage qui a duré 14 ans, qui a commencé par un coup de foudre, un baiser en avion au-dessus de Buenos Aires et qui s’est terminé à la mort d'Antoine, abattu dans son avion la veille de sa démobilisation. On connait mal l’histoire de cette femme et de cet amour car sa belle-famille l’a un peu évincée. C’était une magnifique peintre salvadorienne, trompée en permanence par son mari, malgré leur amour passionné. Effectivement, on a joué dans des endroits étonnants, au Kosovo, en Mauritanie - et d’autres endroits lointains pourraient bien advenir. Mais Paris serait évidemment parfait pour jouer ce spectacle remarquablement mis en scène par Patrick Alluin.
Votre parcours est très riche et très varié. Récemment, les téléspectateurs de TF1 ont pu vous voir dans la série quotidienne “Demain Nous Appartient”. Quels souvenirs gardez-vous de ces 15 jours de tournage à Sète ?
C’est la première fois que je participais à un tournage aussi long, même si, juste avant, j’avais passé trois jours sur un très beau long-métrage, “L'Abandon”, de Vincent Garenq. qui raconte l’assassinat de Samuel Paty. Il sort le 13 mai 2026. Cela n’a rien à voir avec une quotidienne de télévision, où il y a trois équipes différentes qui tournent en même temps et où on peut faire six séquences en une journée, ce qui est énorme. Mais, dans les deux cas, qui sont donc à l’opposé l’un de l’autre en termes de rythme, j’ai adoré le travail. C’est quand même, à chaque fois, magique d’être comédien !
C’est bien de savoir faire et de savoir dire mais le cœur du métier reste dans l’émerveillement, la surprise et l’étonnement. Il y a des auteurs magnifiques et, nous, comédiens, moins nous allons faire de choses, mieux ce sera. C’est encore plus vrai à l’image parce que la caméra voit tout, elle vient voler la vérité. J’ai donc pu éprouver cela à la télévision et au cinéma, à quelques semaines d'intervalle, c'était étonnant et passionnant.
Votre personnage, sur DNA, vous a permis une palette de jeu large et variée…
Oui, c’est vrai que, au début, ils voulaient qu’on croit qu'il s'agissait d'un individu dangereux, en tout cas un "méchant" et, en fait, on se rend compte qu'il protège ses filleules et qu'il les aide. C’était assez drôle d’ailleurs, parce qu'il y a des coachs sur la série, qui sont assez présents et c’était compliqué pour eux avec mon personnage : je peux facilement avoir l’air très méchant et faire peur donc, au début, ils venaient me dire que c'était trop…Il fallait quand même doser pour que, à la fin, on comprenne que c’est un gentil et, en même temps, il ne fallait pas qu’il soit trop gentil au début, sinon ça gâchait le suspens. C’était un dosage assez subtil et très drôle à faire ! J'étais content parce qu'au début, sur les réseaux et les forums, les commentaires disaient que j'étais terrifiant, et ensuite, les gens s'étaient attachés à moi et voulaient que je revienne !
J’ai adoré cette expérience et cette ville, j’ai adoré le professionnalisme des équipes. La série existe depuis 8 ans, tous se connaissent très bien, c’est familial et l’ambiance est très bonne. Sans parler de la lumière de Sète… Cette ville est magique !
Soutenir un tel rythme sur le plateau doit être une vraie école ?
C'est vrai. Mais le théâtre est très requérant également. C’était effréné, oui, mais, même les jours où j’ai eu six séquences, l'adrénaline est là, il y a toujours des petits moments d’attente, les coachs en profitent pour donner des conseils. On est très bien pris en charge. Tous sont tellement pros ! Je n’ai pas du tout paniqué ni même été désarçonné, je me suis senti un peu comme un poisson dans l’eau. C'était juste très excitant, très rigolo. Vraiment ludique… Et j'ai sympathisé avec beaucoup de comédiens, récurrents ou guests.
Avez-vous regardé le rendu final, aussi pour capitaliser sur votre jeu ?
J’ai réussi, sur le plateau, à être dans l’instant mais j’ai vraiment apprécié aussi de regarder les épisodes…En fait, je me découvrais à l’image. Je l’ai trouvé très belle, c’est bien filmé, l’éclairage et la photo sont très beaux donc j’ai été positivement surpris de ce que ça donne, moi qui ai quand même passé 30 ans de ma vie à penser que je n’étais pas photogénique…
Au même moment, étiez-vous aussi curieux des réactions des téléspectateurs ?
Oui, oui, cela m’amusait d’aller voir un peu les réactions ! Il y a même quelqu’un d’adorable qui m'a demandé l'autorisation de créer un compte Instagram en soutien à mon personnage… Il y a toute une vie autour de la série et ça m’a fait plaisir de communiquer avec ces fans. Beaucoup m’ont écrit des choses très gentilles, d’ailleurs.
Pour terminer, on pourrait penser que toutes vos cordes artistiques sont très éloignées les unes des autres mais ne sont-elles pas, finalement, complémentaires ?
C’est une question quand même compliquée…mais, oui, j’aurais tendance à dire que tous ces cousinages se nourrissent les uns les autres ! De même que l’art se nourrit de la vie. En tout cas, ce qui est sûr, c’est que l’émerveillement, l’étonnement, le lâcher-prise, le fait de se mettre au service d’un texte ou d'une situation sont, je trouve, toujours présents. C’est le même phénomène qui se produit à chaque fois. Je le retrouve en enregistrant des livres audios (j'en ai enregistrés plus de cent...) alors que je suis tout seul en studio, avec un ingénieur du son bien sûr, enfermé pendant 40 heures d’enregistrement. C’est pareil, je me projette alors dans les situations, je joue les dialogues, je suis un peu plus en recul quand je suis le narrateur, je crée des voix et je me laisse traverser par des vies qui ne sont pas la mienne…
C'est fondamentalement chaque fois la même chose, tout est complémentaire : se laisser happer, surprendre. C'est un métier extraordinaire, quand on a la chance de le pratiquer.
Merci, Emmanuel, pour toutes vos réponses !
Merci beaucoup de votre gentillesse et de vos questions. C'était une joie d'y répondre...
À bientôt dans les salles de théâtre ou à l'écran !