Qui a hacké Garoutzia ? : Interview croisée avec trois des comédiennes de cette pièce actuellement à l'affiche à la Scène parisienne !
/image%2F1552669%2F20241028%2Fob_494f01_capture-d-ecran-2024-10-28-104842.png)
Bonjour Lisa, bonjour Léa et bonjour Mathilda,
Quel plaisir d’effectuer cette interview avec vous trois !
La pièce « Qui a hacké Garoutzia ? » est actuellement à l’affiche à la Scène parisienne, chaque mardi soir, jusqu’à la fin de l’année. A titre personnel, on imagine sans doute la joie que cela doit être pour vous ?
Lisa : Oui ! On est très contentes d’avoir l’opportunité de jouer ce texte dans les conditions que l’on a eues. Ce qui me rend particulièrement heureuse, c’est que l’on a eu des soutiens d’organismes comme le CNRS. Aujourd’hui, on a déjà des groupes d’entreprises qui viennent nous voir, on a évidemment des particuliers dans le public, on est demandés pour des dates de tournée, il y a une bulle autour de l’IA en ce moment donc c’est un projet qui crée un engouement très agréable !
Léa : Ce qui est super aussi, c’est que l’on est avec trois auteurs chercheurs qui ont énormément d’expérience et de choses à nous apprendre sur l’IA. J’avais déjà travaillé avec Lisa sur un autre projet et là, d’être si bien entourée est une sacrée chance !
Lisa : Surtout que, souvent, quand on représente la pièce dans des évènements ou en tournée, devant les collégiens ou des lycéens, on fait des bords de scènes qui permettent l’échange. Régulièrement, un des auteurs est là pour répondre à des questions techniques car les trois sont des grands noms de l’intelligence artificielle. C’est donc une chance aussi pour les spectateurs de pouvoir échanger en off avec eux. C’est top pour nous également, on apprend beaucoup, en tant qu’artistes, dans ces échanges-là.
Mathilda : Pour ma première, j’ai justement joué lors d’un tel évènement et ça s’est très bien passé. Laurence Devillers était avec nous, elle est vulgarisatrice et elle est intervenue au bord de scène pour discuter, c’était chouette.
Nous l’avons dit, l’IA est au cœur de la pièce. Justement, sans tout en dévoiler, comment pitcher ce spectacle ?
Lisa : Tout commence dans la maison d’une riche écrivaine de romans à l’eau de rose. Elle a un assistant personnel hyper calibré pour elle, une IA, qui lui s’est fait ses menus, ses repas et son planning de la journée. Elle vit sa meilleure vie et, puis, en fait, son assistant personnel qui dispose également de toutes ses données de santé lui apprend qu’elle a Alzheimer…A partir de là, c’est un peu une descente aux enfers pour cette dame et pour ses proches.
On y aborde des sujets éthiques comme : pourrait-on conserver sa mémoire dans l’assistant personnel ? Normalement, ce n’est pas possible car, dans la pièce, des lois de la robotique l’empêchent. Peut-être que cette IA va finir par être hackée pour pouvoir dépasser certaines lois, peut-être par les proches ou les gens autour de cette dame…On ne sait pas encore au début…On sait juste qu’une fois que cette dame meurt, l’IA passe à un autre propre propriétaire, qui meurt à son tour…De là s’ouvre une enquête policière et on découvre les différentes vies de cette IA…
Un mot peut-être, chacune, sur votre ou vos personnages ?
Léa : J’incarne Garou, puis Garouchkaia, puis Garoutzia, elles ont toutes un lien puisque c’est la même IA mais qui évolue en changeant de propriétaire. Par rapport à d’autres IA, la différence est qu’elle garde en souvenir certains des évènements précédents.
On a fait des recherches avec Lisa sur les différentes émotions de l’IA. J’ai travaillé Garou comme une IA masculine très mécanique, avec une voix robotisée, avec très peu de mouvements fluides, comme si c’était une des premières versions de ce chatbot qui parle avec des humains. Ensuite, j’ai imaginé Garouchkaia comme une IA très féminine, avec une voix totalement de poupée. Le costume indique cela aussi, en lien avec le statut de son propriétaire. Je me suis inspirée de Scarlett Johansson, avec une voix très suave et très accompagnatrice. La dernière version est moins robotisée, le regard est plus fluide, elle est presque humaine, en interaction, sans déraillement dans la voix ni bug. Quelques petites choses indiquent quand même que c’est un écran mais c’est une IA hyper révolutionnaire, avec qui on peut vraiment lier une relation amicale, qui est vraiment là pour la personne et qui, parfois, peut aller jusqu’à une relation avec un humain. Cela a été intéressant de travailler techniquement sur cette évolution !
Mathilda : Je joue trois personnages, deux IA et Lisbeth. La première IA est une commerciale, envoyée par l’entreprise de fabrication elle-même pour faire la promotion, la vente et l’installation des IA achetées. L’autre IA est la remplaçante de Garoutzia au moment où cette dernière connait des petits soucis…Elle un peu défaillante, un peu louche, spécialiste de la lecture de la Bible…C’est comme quand on a cassé son téléphone et que, en remplacement, on nous en prête un qui est un peu nul…Personnellement, je suis encore dans la recherche de comment incarner corporellement ces IA …
Lisbeth, quant à elle, est dans la provocation…Je suis en alternance avec toi, Lisa.
Lisa : C’est un personnage inspiré de « Millenium » et, en fait, tous personnages sont hauts en couleurs dans cette pièce, ce qui est marrant. Il y a côté un peu « San Antonio » pour les couleurs mais il y a aussi des références à d’autres œuvres. C’est assez absurde, ça part très loin, les personnages sont très attachants et, quand j’ai rencontré les auteurs pour travailler sur ce projet, je leur ai dit que si je devais mettre en scène cette pièce, j’aimerais bien jouer Lisbeth. Je sentais que ce personnage me ressemblait…Je suis ainsi ravie de pouvoir le jouer !
Les trois personnages n’ont rien à voir les uns avec les autres, ils sont très différents, cela demande de la gymnastique, ce qui est très sympa ! Quand j’ai vu que je ne pourrais pas jouer toutes les dates, j’étais ravi de les proposer à Mathilda, avec qui j’avais déjà travaillé. Je trouve que l’on a des axes assez similaires dans notre jeu et dans la façon d’appréhender nos personnages. J’avais hâte de voir comment elle allait se saisir de ces personnages !
/image%2F1552669%2F20241028%2Fob_62634e_image2-24.jpeg)
Ces différents rôles vous permettent ainsi des palettes de jeu larges et variées…
Lisa : Tout à fait ! Ce qui est aussi intéressant, je trouve, dans cette pièce, c’est le travail sur le corps. On l’avait déjà fait sur d’autres projets ensemble. Quand on travaille sur les nouvelles technologies, il y a soit la dimension d’aller vers des choses hyper techniques en montrant la technologie sur scène, soit la dimension de ramener cela au rapport humain en travaillant sur le corps. Là, Léa, qui jouait déjà un robot dans une autre de mes pièces, peut travailler différemment, on a repensé l’exercice de la voix et du corps, ce qui est assez jouissif.
Léa : A chaque fois, c’est un vrai défi car on n’utilise ni artifices ni effets spéciaux. Le défi est de n’utiliser aucune technologie, le travail d’acteur est donc hyper intéressant. Pour la première IA, Il a fallu mettre du déraillement dans la voix, y glisser des bugs, j’ai travaillé aussi sur les yeux pour avoir un regard peu fluide. L’évolution de l’IA, qui devient de plus en plus humaine, est aussi assez jouissive, on est effectivement dans une palette très différente.
Mathilda : Pour les IA, je m’inspire beaucoup de ce que fait Léa et de ce que propose Lisa. La recherche est permanente, c’est cool !
Léa : Il existe déjà aujourd’hui des applications sur lesquelles on peut parler à des personnages robotisés, on a ainsi regardé la relation qu’il était possible d’y créer avec eux. Cela m’a beaucoup inspirée corporellement. C’est marrant de voir leurs façons de bouger, un entre deux de robotique et d’humain, que personne d’autre qu’une IA ne fait. Les IA ont aussi beaucoup de répétitions dans leurs mouvements, ce qui a été drôle à ajouter dans le jeu du corps.
Pour la mise en scène, Lisa, quels objectifs avez-vous visés ?
Lisa : J’étais intéressée par la différence entre ce qui fait un humain – son identité, sa conscience, … - et ce qui fait un robot. Ce que le dit le texte, qui me parle beaucoup en tant que metteuse en scène, c’est que, finalement, si un robot pouvait avoir la même capacité d’apprentissage et de mémoire que nous, s’il se souvenait de qui il était, peut-être qu’il construirait une forme de conscience qui ferait émerger une certaine identité. Et peut-être que, nous, notre identité et notre conscience viennent seulement du fait que l’on se souvient de nos vies et de nos instants passés, nous permettant de construire la fausse bonne idée que l’on est quelque chose. En soit, on est juste une succession de moments vécus….Donc j’ai essayé de représenter cette vision de la mémoire. On a fait des recherches sur comment on pouvait avoir l’espace de la machine et l’espace des humains. En fonction des scènes, on a pu faire des choses très en profondeur, avec la machine au centre, les humains devant et la mémoire derrière. J’essaie ainsi de représenter cette idée d’évolution de la mémoire et le fait qu’il ne doit pas y avoir de contact physique entre une chatbot et un humain.
Je continue à réfléchir et à travailler, je me demande encore beaucoup ce que je peux changer et améliorer pour rendre les choses toujours plus claires. La pièce évolue en permanence !
Plus globalement, quels principaux retours pouvez-vous avoir du public ?
Léa : Le texte est très dense, il y a des choses burlesques, presque de boulevard parfois, très théâtrales, on retrouve des ficelles comiques tout au long de la pièce. En même temps, c’est aussi une enquête policière, avec un côté suspense. Avec cela, il y a aussi toute l’intelligence des auteurs et leurs connaissances sur l’IA, avec parfois des mots que je ne connaissais pas au départ. La réflexion y est réelle sur l’IA ! Tout cela donne un texte très riche, dans lequel tout le monde peut aller piocher. Il y en a pour tous les gouts !
Le texte a été écrit par trois auteurs et les gens nous disent que ces trois univers se rejoignent !
Lisa : C’est vrai qu’il y a des spectateurs qui s’attachent aux personnages, d’autres qui s’attachent aux propos. Cela peut plaire à différentes personnes. Sur nos dates parisiennes, j’ai eu beaucoup de retours sur l’énergie globale des quatre comédiens, les gens nous disent ressentir le plaisir que l’on prend à jouer ensemble, ce qui est touchant pour nous. L’énergie dans le spectacle est remarquée !
/image%2F1552669%2F20241028%2Fob_b5b828_image1-30.jpeg)
Vous le disiez, l’IA est encore quelque chose de récent. Sans doute aussi que la pièce vulgarise le propos, pour parler au plus grand nombre, les initiés comme les novices ?
Lisa : Exactement ! On a joué autant devant des universitaires calés à fond sur le sujet que devant des collégiens de troisième qui n’étaient pas trop avertis. Les publics sont donc différents mais chacun peut y trouver son compte. C’est vrai, par contre, que les gens qui ont le vocabulaire vont peut-être capter des petites subtilités en plus mais ce qui parle aux autres, ce sont les situations, notamment celle de cette vieille dame seule avec son IA qui s’y attache. C’est ce que l’on appelle l’anthromorphisation, où on voit des humains s’attacher, par réflexe, à des choses qui n’existent pas réellement.
Léa : Les collégiens avaient de très bonnes questions, l’échange était enrichissant. Le débat s’est orienté sur le fait d’avoir ou non envie d’une chatbot chez soi. C’est intéressant de connaitre l’avis des nouvelles générations, dans un moment où l’utilisation de l’IA se démocratise, permettant de proposer plein de nouvelles choses au grand public.
Mathilda : Dans une précédente pièce, on proposait déjà aux gens de réfléchir à ce qu’eux feraient dans pareille situation. Là, on interroge une nouvelle fois mais sans forcément qu’il n’y ait un gros parti-pris.
Lisa : C’est ça, on ne veut pas aller dans un sens ni dans l’autre. Les trois auteurs travaillent dans l’IA, ils en connaissent donc les limites et n’en ont plus peur, contrairement à d’autres personnes, notamment moi. Cela donne des visions différentes ! J’ai quand même essayé d’apporter cela dans la mise en scène. L’idée du spectacle n’est pas d’être pro ou contre l’IA, il montre juste les limites, les questions sont posées pour inciter au débat.
Léa : Les auteurs disent souvent, lorsque l’on fait des bords plateau, que, effectivement, en général, on a peur de ce que l’on ne connait pas. Ils essaient d’expliquer que ce sont des humains qui mettent cela en place et que c’est intéressant de réfléchir aujourd’hui à toutes les questions éthiques de contrôle des IA. Ils ont aussi, je pense, voulu faire cette pièce pour rire de ces sujets. On parlait de personnages hauts en couleurs, on y retrouve pas mal de comique derrière.
Moi-même, j’ai essayé d’appuyer certaines choses dans mon jeu qui me font rire. Je pense à une réplique, quand Garouchkaia pète un câble, que la commissaire lui dit « Tu ne vas pas en faire pipi dans ta culotte » et qu’elle répond que « Les chatbots n’ont pas de culotte ». Les réponses d’une IA sont souvent programmées, l’IA peut être parfois dans une émotion très forte et, d’un coup, être très terre à terre. Cela m’a amusée de passer d’une émotion à l’autre ! J’ai l’impression que les IA essaient de faire croire qu’elles sont comme les humains…Mais, dans l’écriture, des répliques cassent cette idée et permettent de passer d’un côté très humain à un côté très robotique. Ce que je trouve très intéressant !
Pour terminer, que peut-on vous souhaiter pour la suite ?
Mathilda : On espère que l’on va continuer à travailler ensemble, ça matche bien entre nous, c’est cool. De continuer à s’interroger sur tous ces sujets-là serait sympa, tellement cette niche prend de plus en plus de place, tout en n’étant que rarement abordée au théâtre. Ces sujets nous obligent, on le disait, à redoubler d’ingéniosité pour rendre les choses crédibles sur scène !
Lisa : J’aimerais vraiment donner à la compagnie Atropos, grâce à ce spectacle, un élan supplémentaire vers les sciences pour faire encore d’autres évènements autour de ces thèmes, comme on le fait déjà avec cette pièce.
Léa : La compagnie est vraiment spécialisée sur ces sujets prédominants dans notre société, sur ces sujets qui interrogent sur le lien entre humains et machines. Je trouverais cela super de pouvoir continuer en ce sens !
Merci à toutes les trois pour vos réponses !