Anaïs Yazit évoque son retour sur scène, début mai, à la Contrescarpe !
Bonjour Anaïs,
Quel plaisir d’effectuer cette interview avec vous !
De début mai à mi-juin, vous reprenez, pour 32 dates, le spectacle « Je m’appelle Erik Satie comme tout le monde », au théâtre de la Contrescarpe. On imagine sans doute la joie que cela doit être pour vous ?
Exactement ! C’était une création au mois d’octobre 2019 que l’on a poursuivie sur scène jusque début 2020, au moment de l’annonce de la fermeture des théâtres. Je connaissais l’autrice et metteuse en scène Laetitia Gonzalbes, elle m’a proposé ce projet-là alors que j’auditionnais, à la base, pour un autre. Je n’ai pas été retenue sur ce dernier mais elle était en train d’écrire une pièce que le théâtre de la Contrescarpe lui avait commandée sur le compositeur Erik Satie et sentait que c’était pour moi. C’est d’autant plus flatteur que l’écriture était encore en cours…C’est une chance de pouvoir créer un personnage, c’est assez beau ! Elle m’a appelée, ensuite, régulièrement au fur et à mesure de l’écriture et des différentes versions. J’avais la possibilité de partager mon avis, Laetitia était très ouverte, ce fut très agréable de travailler avec elle.
Cette création a cartonné au moment de son lancement mais, malheureusement, a dû s’arrêter après plus de 110 représentations, alors que l’on était censés continuer longtemps. C’était évidemment très frustrant ! Ce n’était pas du tout lassant de jouer ce spectacle aussi longtemps : chaque jour est différent, chaque public est différent, les gens ne réagissent jamais aux mêmes endroits, nous-mêmes n’avons pas la même énergie tous les jours donc nous n’entendons pas le texte de la même manière chaque soir. J’ai une alchimie très forte avec mon partenaire Elliot Jenicot, on se surprenait vraiment tous les jours, c’était hyper plaisant ! Chaque soir était l’occasion de se réinventer et de comprendre différemment un bout du texte que l’on avait pourtant travaillé pendant des mois. Quand ça s’est arrêté, c’était comme si une recherche permanente était tout d’un coup stoppée.
Pendant les 4 années de break de cette pièce, j’y ai souvent pensé, elle m’est restée dans la tête, je réfléchissais à ce que j’aurais pu interpréter différemment. Avoir cette opportunité de rejouer ce spectacle permet d’aller plus loin encore dans la recherche du personnage et dans les textes. D’ailleurs, on a fait un travail avec Laetitia sur de petites réécritures et, encore une fois, elle a été vraiment à l’écoute de nos ressentis ! C’était vraiment un travail formidable à 3 donc on a vraiment hâte de reprendre cette pièce…
Avec vos mots, comment présenter ce spectacle ? De quoi parle-t-il ?
On utilise la biographie du compositeur Erik Satie à travers une fiction. Cela se passe dans un hôpital psychiatrique, Erik Satie avait, lui, fait des séjours en hôpital mais pas psy, c’est donc là que commence la fiction. Mais comme il était quelqu’un de très haut en couleurs, ce cadre lui va bien je trouve…J’y joue une jeune infirmière, pas complètement normale non plus, qui vient s’occuper de ce patient-là et qui est très admirative de cet artiste. Mais il va se passer tout un tas de choses jusqu’à avoir, à la fin, une petite surprise…
Justement, quelles sont les principales caractéristiques de votre personnage ?
Mon personnage est très bienveillant, Anna représente beaucoup de douceur et tout ce qu’apporte en général une infirmière, humainement et professionnellement. Elle caractérise aussi les névroses des gens de manière générale, avec la difficulté de ce milieu et de ce métier. C’est un mix entre toute cette complexité professionnelle et personnelle aussi. Grâce à ce personnage, je peux y mettre beaucoup de choses de ma vie. Ma chance, avec ce rôle, est ainsi de pouvoir représenter et défendre toute la complexité de l’être humain, dans les bons côtés et les mauvais.
Ce personnage vous permet une palette de jeu large et variée, ce qui doit être particulièrement plaisant…
Je suis vraiment gâtée ! Laetitia m’a fait un très beau cadeau : pour l’instant, dans ma carrière, ce rôle-là est le plus beau que j’ai eu à défendre. J’y suis très très attachée ! Comme on l’a joué plus de 100 fois, quasiment à guichets fermés tous les jours, j’ai déjà eu de nombreux retours du public : beaucoup d’émotion en est ressortie, beaucoup de remerciements sur l’interprétation ont été partagés, …C’est la reconnaissance, évidemment, que l’on adore avoir en tant qu’actrice. J’ai hâte d’aller encore plus loin et de pouvoir encore plus partager tout cela !
De près ou de loin, vous retrouvez-vous en elle sur certains traits de sa personnalité ? Peut-être y avez-vous mis un peu de vous, consciemment ou inconsciemment ?
Je pense qu’il y a les deux, consciemment et inconsciemment. Le côté conscient est lié aux choses un peu plus faciles et positives, notamment l’aspect solaire et les qualités que l’on aime bien chez nous. Le côté inconscient va plus être les choses négatives, notamment les petits démons, les petites voix internes, que l’on n’a pas forcément envie de montrer de soi ou d’accepter, tout simplement. Mais c’est ce qui est magnifique…Je pense qu’en tant qu’actrice, on est obligée de mettre de soi pour toucher les gens. Même lorsque l’on joue un personnage qui a existé, il faut toujours y trouver les liens avec soi, pour être juste je pense. Là, en plus, ce qui est formidable avec cette pause de 4 ans, c’est que ça va être une nouvelle infirmière, ça va être une nouvelle Anna, plus mature. Je sens qu’il y a 4 ans, j’étais plus jeune, tout simplement : c’était mon premier rôle important et, depuis, j’ai eu d’autres expériences, m’ayant permis de gagner en maturité. Humainement aussi, j’ai évolué, j’ai fait un travail sur moi, j’essaie de devenir une meilleure personne tous les jours. Je vais pouvoir ajouter cela dans mon interprétation, c’est beau de pouvoir grandir avec un personnage et de pouvoir le faire grandir à travers soi !
D’ailleurs, vous étiez-vous plongée dans des œuvres ou des documents du compositeur Erik Satie ? Ou, à l’inverse, avez-vous préféré garder un certain recul ?
Lors du confinement, c’était un peu vacances obligatoires donc je n’ai pas trop essayé de penser au travail. Mais l’attente devenant longue, j’ai eu un besoin d’aller plus loin dans la recherche, je me suis alors replongée un peu dans la documentation et dans ce que j’aurais pu louper de ce personnage. A un moment donné, les théâtres n’ouvrant toujours pas, j’ai ressenti la nécessité de passer à autre chose…Malgré moi, ça revenait quand même : les musiques de ce compositeur sont beaucoup utilisées dans les films ou les séries, dont énormément de programmes que je regardais. Du coup, à chaque fois, mon cœur se serrait, j’avais une drôle de sensation dans mon corps comme si je recevais un message d’Erik Satie me demandant de ne pas l’oublier…Bon, vous me direz, on voit évidemment les signes que l’on a envie de voir…Mais je sais que c’était assez régulier et je me suis pleinement rendu-compte que ses musiques sont énormément utilisées dans des choses très modernes. C’est d’autant plus fou que c’est un compositeur qui n’a pas du tout vécu de célébrité de son vivant ! Il a vécu vraiment très pauvre, sans savoir qu’il serait utilisé, des années après, dans des séries regardées par le monde entier…C’est quand même assez dingue !
Ses musiques étaient très modernes pour l’époque et, comme tout précurseur, cela a fait un peu scandale et ça n’a pas plu de suite. Mais, aujourd’hui, elles sont toujours aussi modernes, c’est incroyable !
A quelques semaines de la première des 32 représentations, dans quel état d’esprit êtes-vous ? Quelles sensations prédominent entre l’impatiente et l’appréhension notamment ?
Les deux ! C’est une sorte de bipolarité, on passe d’un état à un autre…Je suis, à la fois, très impatiente, évidemment mais, en même temps, je ne veux pas être précipitée. On a commencé les répétitions il y a quelques jours, ce qui est royal pour le temps de recherche. Ce moment est formidable et je ne veux passer à côté de rien, donc je ne voudrais pas que la première soit demain, même si j’ai hâte de retrouver le public tous les soirs sur scène. Je suis également très en attente de savoir si ce dernier sera au rendez-vous et si le spectacle plaira comme il a plu il y a 4 ans.
Le théâtre est situé dans le quartier latin, un endroit très vivant et très dynamique. Cela pourra être l’occasion, pour le public, de profiter des lieux avant ou après la représentation…
Tout à fait, c’est vraiment super ! Ce quartier est formidable. A l’époque, on jouait à 19h, en plein hiver et on avait réussi à remplir…là, ce sera à 21h, aux beaux jours, on verra si on y arrive aussi, en tout cas ça laissera plus de temps pour venir aux gens qui terminent tard en semaine. Le mois de mai est un mois difficile pour le théâtre, du fait des ponts donc nous comptons sur tout le monde, parisiens et personnes venant en week-end dans la capitale. En tout cas, même pour nous, c’est très agréable de travailler dans ce quartier…C’est formidable de pouvoir y boire un verre après, tellement il y a de lieux très chouettes…
En complément, vous faites partie de « La troupe », un collectif de 36 artistes, qui propose chaque mois un spectacle à la Comédie de Paris…
L’aventure a commencé il y a quasiment deux ans. C’est chouette de se retrouver à plus de 30 comédiens, on se voit toutes les semaines pour présenter nos écritures. C’est vraiment un laboratoire d’écriture pour nous…Certains avaient déjà de l’expérience dans ce domaine mais ce n’était pas mon cas. Cela m’a permis vraiment de me mettre un peu en danger de ce côté-là, de découvrir une nouvelle passion encore, de pouvoir essayer et d’avoir le droit de rater. C’est génial aussi de se rendre compte à quel point c’est difficile d’écrire : parfois, ça nous parle à nous mais à personne d’autre, et inversement. C’est très étrange comme concept mais très agréable à découvrir.
Je suis entourée de personnes très talentueuses, c’est très chouette ! Une fois par mois, on retrouve le public, c’est complet quasiment à chaque fois, les gens sont donc fidèles au rendez-vous. On a beaucoup de chance d’être accueillis à la Comédie de Paris, un très très beau théâtre. C’est une belle expérience !
Tant personnellement qu’artistiquement, ces échanges et ces partages sont certainement très riches pour vous…
Ils nourrissent complètement ! Cela m’a mis un boost dans ma vie. En tant qu’actrice, c’est quand même beaucoup un métier d’attente, qui tient énormément des autres. Sur des temps plus creux, le collectif permet de rester en action : depuis deux ans, je ne vois plus les périodes de creux de la même manière, je les considère à présent comme un cadeau de tentative de création. Cela prend chemin, je sais que je progresse, je ne suis pas encore au point pour écrire une pièce qui cartonnera à Paris mais j’espère qu’un jour, ça arrivera.
Merci, Anaïs, pour toutes vos réponses !