Isabel Otero évoque son riche parcours mais aussi ses actualités et projets !

Publié le par Julian STOCKY

 

Bonjour Isabel,

Quel plaisir d’effectuer cette interview avec vous !

Vous êtes une artiste aux multiples cordes artistiques, comme en témoigne votre parcours. Pour ne citer qu’eux, téléfilms, séries, cinéma et théâtre. Justement, qu’est-ce qui vous plait tant dans votre quotidien artistique ?

Je vais peut-être un peu vous surprendre mais un quotidien artistique pour une actrice qui s’approche de la soixantaine n’est plus autant son quotidien. Parce que ce métier est ainsi orchestré, à savoir depuis un point de vue éminent patriarcal, et passées 50 ans, nous sommes beaucoup moins demandées. Ça n’est plus tant du coup mon activité principale au quotidien et il s’est transformé et ma vie est devenue pour moi alors une quête de sens. Ce métier qui nous amène à être sollicitée quand on a la chance de le faire régulièrement, vous plonge brusquement, dans des périodes où la sollicitation n’est plus du tout là. Alors commence un autre voyage, vous vous posez la question de qu’est-ce que votre vie sans cette sollicitation, sans ce qui, justement, a fait sens pour vous : sans le fait d’être regardée, désirée et demandée et surtout sans cette partition qui vous est habituellement tendue pour aller jouer. Un nouvel espace s’ouvre alors, qui vous amène ainsi à plonger à l’intérieur de vous, pour faire un voyage bien différent de celui que vous avez fait en tant qu’actrice et je dirais pour votre plus grand bien.

Donc pour répondre à votre question, je dirais qu’aujourd’hui, mon quotidien est davantage tourné vers cet espace, qui tient plus de l’ordre de « l’être » et de qui je suis, que de l’actrice que je suis. Par contre, évidemment, quand j’ai le plaisir et le bonheur de faire ce métier, cette exploration intérieure m’amène à nourrir différemment le personnage que je vais aller jouer. Ce n’est plus seulement être là, en présence, avec mon énergie mais c’est aussi être là avec mon expérience. Depuis donc quelques années, j’entreprends cette introspection, du pourquoi on est là, de la conscience de tous ces « moi » qui m’habitent et c’est passionnant. 

Quand on fait ce métier, on a souvent au départ un besoin de reconnaissance très fort, un désir d’être aimée dû à un manquement dans l’enfance. C’est propre à beaucoup d’artistes, peut-être même à la majorité d’entre nous. Ce n’est pas propre seulement aux comédiens, je pense que c’est propre aussi aux peintres, aux musiciens, quelque chose a manqué, un espace a besoin d’être rempli pour, ensuite le raconter au monde. Nous sommes les racontars des histoires de vie et nos propres histoires émotionnelles en sont le ciment. 

Sinon, ce quotidien je le vis à la campagne. Ça fait déjà 12 ans que j’ai quitté Paris. J’ai fait de la nature mon allié, ma ressource, mon lieu d’émerveillement. A choisir aujourd’hui, si on devait tout m’enlever, la seule chose que je souhaiterais garder, c’est mes deux pieds dans la nature et le cœur auprès des êtres que j’aime. C’est vraiment devenu la source profonde de ma joie de vivre. Maintenant, je reste actrice et ce métier que je fais depuis plus de 35 ans, j’ai aussi pris conscience de comment je l’avais fait, et je sais maintenant que je n’ai pas tout exploité. A force de conscientiser ce qui se passait en moi, j’ai compris que, par exemple, mon engagement dans ce métier n’avait  pas été complet. J’ai donc encore quelque chose à dire, à explorer et il me faut, pour cela, me trouver des alliés pour écrire des choses qui me permettent d’aller explorer justement cette part de moi qui était en partie muette pendant des années. Cela m’amène à écrire, ça m’amène à proposer des collaborations avec d’autres scénaristes, de façon à aller explorer autre chose que ce que j’ai donné jusqu’à maintenant  et qui était, si je devais le résumer rapidement, assez lisse.

 

Spontanément, quelles expériences sont les plus marquantes pour vous ? Pour quelles raisons principales ?

Très étrangement, ce sont les premiers films que j’ai pu faire au cinéma. C’est curieux mais Ils m’ont permis de me confronter à la nature exactement à l’endroit où je suis aujourd’hui, sauf que je n’en avais pas conscience. Je pense par exemple au personnage que j’ai pu interpréter dans « L’amant magnifique », d’Aline Issermann, qui était une femme qui, justement, vivait dans la nature mais qui n’était pas présente en fait à sa vie et qui le redevenait au travers de la sexualité dans la nature avec son palefrenier, interprété par Hippolyte Girardot. Ce personnage induisait déjà tout mon parcours de vie et le rapport à la nature, que j’ai ensuite retrouvée.

C’est le cas aussi de « Derborence », qui était mon premier film, un film suisse assez méconnu en France mais qui a connu un énorme succès là-bas. Il raconte l’histoire d’une paysanne au début du XXè siècle. J’y ai découvert la montagne avec émerveillement. Peut-être qu’en télévision, celui qui m’a le plus marquée, c’est « La fille des nuages ». Un film que j’ai fait dans les années 90 au Maroc et qui m’a profondément touchée parce que j’y étais confrontée au désert et que ce personnage décidait de rester dans cet endroit où, justement, ce qu’elle trouvait, était plus fort que tout. A l’occasion, j’ai découvert ce pays que j’aime aujourd’hui profondément. Je ne peux pas dire ensuite que des rôles comme ceux que j’ai interprétés comme flic, parce que j’en ai quand même interprétés pas mal, m’ont nourrie de ce côté-là. Les flics font appel, chez moi, davantage à mon masque, celui qui a de l’autorité, qui a de la force, du courage, de la droiture mais ça n’est pas définitivement qui je suis profondément. Et ça n’est pas la part de moi que j’ai envie, dans la vie, de côtoyer. J’ai beaucoup plus envie de côtoyer la part fantasque, la part qui s’amuse, la part qui a envie de partager, de rire de se lâcher. Beaucoup de gens, et c’est normal parce que c’est le propre des rôles, m’ont un peu identifiée à Diane femme flic. Désolée mais je ne suis plus celle-là.

 

 

 

Considérez-vous les différentes cordes précédemment citées comme autant de métiers différents ? Ou comme un seul et même ensemble à tiroirs ?

Je trouve très intéressant aujourd’hui, pour un comédien, le support de la série. Parce que ça permet justement d’approfondir et d’enrichir les personnages. Je pense que les succès des séries, françaises et étrangères sont liés au fait qu’elles nous permettent de voyager à travers des personnages dans lesquels on peut aller tirer les fils de façon beaucoup plus confortable que sur un film d’une heure et demie. Dans ce dernier, on donne une couleur à son personnage sur un temps de récit plus limité alors que, sur une série, on peut l’enrichir de couches de strates, c’est ce qui fait, du coup, aussi que l’on découvre des acteurs remarquables au travers des séries. Parce qu’il y a matière, espace et temporalité pour développer les personnages.

Du coup, je trouve que le support de la série est sans doute ce qui se fait de mieux aujourd’hui pour un acteur. Maintenant, en termes de prestige et de notoriété, il est évident que le cinéma est beaucoup plus porteur. Parce qu’il reste une espèce de boite sacrée que l’on va religieusement regarder dans une salle, tous regardant dans la même direction au même moment. Il y a une forme presque de religiosité. C’est presque une messe. Et que nos vies sont pleines d’histoires rêvées sublimes qui continuent de nous hanter, découvertes au cinéma. Et on retrouve cette expérience sacrée au théâtre, décuplé par le fait que ce moment n’existera plus jamais. Cette expérience reste tout d’un coup, pour ceux qui l’ont vécu, c’est-à-dire acteurs et spectateurs, un moment privilégié de partage. Pour moi, comme actrice, avoir retrouvé il y a deux ans les planches pour une pièce qui se jouait en Avignon a été un plaisir immense parce que, justement, je n’étais plus au même endroit dans ma présence, j’ai pu savourer ce moment incroyable qu’est la scène. Il y a ce plaisir indicible de ce qui a été répété et qui semble pourtant spontané. Aucune représentation ne sera la même, il y a vraiment là, pour le coup, dans l’expérience du vécu, quelque chose d’extraordinaire.

 

Malgré le contexte sanitaire actuel, parvenez-vous quand même à maintenir une activité soutenue ? Quels sont vos actualités et projets du moment ?

En 2020, j’ai eu la chance de faire un film de cinéma avec un acteur que j’adore, Johan Heldenbergh. J’ai fait avec lui un film de François Manceau, au Cap Vert qui devait, ensuite, se prolonger au Portugal. Malheureusement, nous n’avons pas pu terminer le tournage là-bas. Normalement, nous devrions reprendre le tournage mais plus d’un an après, en mai si tout va bien.

Sinon j’ai tourné en juin deux « Crimes parfaits » qui ont été diffusés il y a un mois. En décembre, j’ai terminé de tourner sur Montpellier une nouvelle série, « Capitaines Pennac », avec Julie-Anne Roth et Christian Roth. Deux flics, un père et sa fille. Je fais leur chef de groupe. Encore une nouvelle flic mais très différente de la précédente. Enfin, je suis en cours d’écriture, avec un ami scénariste, une série que j’aimerais proposer à France Télévisions.

 

Pour terminer, un mot peut-être sur la situation actuelle que connait le milieu artistique ?

Que le spectacle vivant ne soit pas autorisé m’indigne profondément. Je trouverais à la limite tout à fait acceptable que l’on puisse décider, effectivement comme cela a été le cas la première fois, d’un confinement général et que l’on dise que la maladie est trop grave, ce que je ne crois pas, et que l’on consigne tout le monde et que plus personne ne bouge. Mais ce n’est pas le cas, on a ouvert les magasins, les transports, on a ouvert la libre circulation, la possibilité de s’entasser. J’ai vu moi-même le nombre incalculable de gens, certes masqués mais agglutinés les uns à côté des autres au moment des périodes de Noel. Je trouve indigne que les théâtres et les lieux publics qui recevaient des concerts et des spectacles et qui avaient mis en place des formes efficientes de protection, soient fermés. Je pense que la culture est un bien plus qu’essentiel et que cet assèchement, cette privation que l’on fait subir sont éminemment dommageables.

Merci, Isabel, pour toutes vos réponses !

Publié dans Télévision, Théâtre

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