Franck Borde évoque son parcours et ses actualités artistiques !

Publié le par Julian STOCKY

 

Bonjour Franck,

 

Merci de nous accorder un peu de votre temps.

 

1/ Vous êtes un artiste aux multiples casquettes, notamment comédien et voix off. Qu'est-ce qui vous attire tant dans votre métier ?

 

Dès le début, j'ai été attiré par la liberté de parole qu'offre ce métier. J’ai une formation un peu atypique, j'ai fait un sport étude équitation, j'ai été en lycée agricole. C'est dans ces lycées où il y a beaucoup d'activités que j'ai découvert les ateliers théâtre. C'est alors que j'ai pris conscience de cette fameuse liberté dont je vous parlais.

 

On portait un texte d'un auteur mais, sur scène, on pouvait aussi tout dire. Je suis alors monté sur Paris pour faire une école de théâtre. J'ai essayé de retrouver cette liberté, ce qui n'est pas forcément évident. Faire une activité en hobby est une chose, en faire son métier en est une autre. Finalement, j'ai découvert à Paris, et c'est normal, de la communication, du business, ça fait partie du jeu. Il faut alors chercher le juste équilibre entre jouer le jeu de cela et, en même temps, garder sa liberté, sa parole libre, aller vers les projets que l'on aime et que l'on souhaite porter.

 

2/ Existe-t-il des parallèles entre ces différents domaines artistiques que nous venons d'évoquer ?

 

Oui ! Tout ce que l'on fait, pas uniquement dans l'artistique, aussi ce que l'on vit au quotidien, nourrit. Tout alimente toute chose dans la vie. C'est vrai notamment dans l'art.

 

J'ai commencé par le théâtre, j'ai fait ensuite de l'image. Le théâtre m'a donné pour l'image une certaine structure, des bases solides. En même temps, l'image, quand je suis retourné ensuite au théâtre, m'a apporté plus de fluidité. Pour casser cette vision parfois un peu classique du théâtre. La voix off, quant à elle, amène une grande technicité.

 

Dans cet exercice, on peut être parfois plus ou moins naturel, donc plus vers l'image. A l'inverse, il arrive d'être davantage technique, donc plus vers le théâtre. Entretenir sa voix et sa méthode joue sur sa technicité vocale.

 

3/ Spontanément, retenez-vous une expérience tout particulièrement ?

 

Je tourne actuellement le spectacle « Morphine » de Boulgakov avec la compagnie du Théâtre de l’Estrade. Nous sommes intervenus pendant dix huit mois en centre de détention, avec des personnes détenues hommes et femmes, que nous avons accompagnés pour créer leur propre version. Puis nous avons interprété la nôtre.

 

C'est pour cela aussi que je fais ce métier, pour être confronté à d'autres univers que je ne connais pas. Je ne pense pas être l'une des personnes qui avait le plus d'a priori sur les personnes détenus mais, finalement, je me suis rendu compte que j'en avais quand même. J'ai rencontré un public que je ne m'attendais pas forcément à voir en détention, avec par exemple certaines femmes âgées qui auraient pu être mes grands-mères. J'ai beaucoup aimé ces rencontres, avec des hauts et des bas liés à la contrainte carcérale, ce n'était pas évident tout le temps mais ce fut intense. J'aimerais renouveler plus souvent ce genre de passerelles.

 

Nous poursuivons actuellement avec les scolaires, en banlieue parisienne. C'est un public différent. Nous avions aussi joué en milieu rural, ce fut encore un autre public. On leur donne à chaque fois la parole, on fait en sorte de créer des ateliers avec eux et d'avoir des échanges après le spectacle. Je trouve que cela enrichit tout le monde.

 

4/ Face au rythme soutenu sur un plateau de tournage, quelle est votre méthodologie de préparation en amont ?

 

Je fais en sorte de bien connaître le texte pour en être libéré, cela représente beaucoup de travail en amont. Sur le plateau, je vise à être le plus disponible et le plus à l'écoute de mes partenaires et du réalisateur. Ce n'est pas forcément quelque chose que l'on décide sur le moment. Je pratique un peu la sophrologie et la méditation, cela m'aide à me recentrer.

 

Artistiquement, à mon niveau, je n'ai pas forcément beaucoup mon mot à dire. Au théâtre, à l'inverse, il y a un vrai échange avec le metteur en scène, sur plusieurs mois. Finalement, pour l'image, je ne suis qu'un petit rouage d'une grosse machine. J'ai encore du mal à y trouver ma liberté. Mais j'aime que chacun ait besoin de l'autre, des comédiens de l'équipe technique et inversement.

 

Je suis davantage épanoui au théâtre et en voix off. Je ne saurais cependant pas choisir entre les deux. La voix off apporte de la technicité, cela va suffisamment vite et me permet une liberté financière pour ensuite m'engager sur d'autres projets, pas forcément toujours payés, au théâtre qui me tiennent particulièrement à cœur. Pour me concentrer davantage sur l'artistique.

 

5/ En studio, quelles sont vos petites astuces pour être le plus juste possible ?

 

Le travail  ! J'ai commencé la voix off il y a cinq ans, il faut se vautrer, il faut recommencer, continuer à travailler. L’entraînement est la clé. J'ai même fait une école de voix off, ce qui est fort utile car il n'y a plus le temps, avec la réduction des budgets, en studio non plus.

 

Il faut donc suffisamment travailler en amont pour se sentir prêt.

 

6/ Plus généralement, quels sont vos projets et actualités en ce moment ?

 

Je viens de finir, en voix, un programme sur les chiens. « Dogs » pour Discovery Channel, j'y fais des voice over. Ce n'est pas du doublage, je parle par dessus les voix anglaises. Nous avons enregistré quatre saisons de treize épisodes depuis fin août avec comme directrice artistique Isabelle Perilhou, une rencontre comme on aimerait en faire le plus souvent possible. C'était un vrai plaisir de travailler avec elle sur ce programme.

 

Au théâtre, je vous parlais précédemment de «  Morphine  ». Boulgakov est un auteur russe, qui a écrit « Le Maître et Marguerite ». « Morphine » est un peu son histoire car, avant de devenir auteur, il était médecin et morphinomane. Il s'en est sorti en écrivant.

 

Dans la pièce, il décrit cette descente aux enfers, dans l'addiction à la morphine puis à la cocaïne. Ce témoignage est passionnant et d’autant plus juste que c'est un médecin qui le fait. Il la décrit d'un point de vue médical. Avec une histoire d'amour à l'intérieur qui va évoluer suivant la dépendance en passant par la passion, le mensonge, la violence, le désespoir puis la mort. C'est vraiment un très beau spectacle.

 

On se sert de ce support, qui est une œuvre artistique à part entière, un spectacle d'une heure quinze avec des artistes de talents : un musicien en direct Geoffrey Dugas, un vidéaste Sébastien Dumont et deux autres comédiens Delphine Haber et Benoit Weïler. Nous travaillons tous ensemble depuis plus de 15 ans ce qui nous apporte une grande confiance dans l’acte de création. Il y a un mélange de vidéos en direct et d'enregistrements. Nous faisons une transposition du journal intime de Poliakov qui était écrit, en selfies.

 

C'est une œuvre artistique que nous avons jouée pour le tout public. Nous avons eu le souhait, comme cela questionne un thème de société important, de l'amener sur un processus que nous avons appelé prévention-addiction-santé-théâtre. C'est du théâtre citoyen. Pour essayer de créer une réflexion sur de notre société, ses mécanismes, de créer une catharsis avec le public pour en débattre, en tant que citoyens, tous ensemble, au même niveau.

 

En ce moment, comme je l'indiquais, nous jouons dans des lycées. Nous faisons, avec les élèves, des ateliers forum. Ils pensent que ça va être une équipe de prévention addiction qui va arriver, alors qu'ils voient débarquer des comédiens. Ils pensent que nous avons un discours très consensuel sur l'addiction, mais pas du tout. Nous leur demandons ce que eux en pensent, quelle est leur définition de l'addiction. On développe avec eux le processus addictif et, une fois qu'ils l'ont compris, on les fait travailler en petites scénettes. A quatre ou cinq groupes, ils font des petites scènes qui représentent pour eux l'addiction dans leur vie du quotidien. Elles sont totalement libres, c'est leur création. Il peut y avoir de tout, sans aucun tabou.

 

C'est intéressant car cela amène d'autres thématiques.  L'addiction est-elle forcément le fruit d'un produit ou peut-on l'être sans qu'il n'y ait de produit ? On en vient alors aux écrans, parfois à la sexualité. Les jeunes en ont fortement conscience d'ailleurs.

 

Ensuite, ils élisent la scène qui, pour eux, représente le plus le processus addictif. Qui va être rejouée tout en permettant au public de l'arrêter pour proposer une alternative. Le plus important n'étant pas de dire qu'il ne faut pas consommer, mais plutôt d'avoir une intelligence collective sur l'addiction. Se demandant à quel moment on se met en danger, à quel moment on met en danger l'autre, à quel moment on doit tirer la sonnette d'alarme et vers qui se tourner alors.

 

Cela crée un lien avec ces jeunes, qui viennent ensuite voir notre représentation. On constate une vraie différence entre ceux qui assistent juste à la pièce sans nous avoir rencontrés avant et ceux qui ont passé trois heures de forum avec nous. Ils sont d'autant plus attentifs, ils réalisent ce qu'est la création. Après la pièce a lieu un débat avec eux. On invite des professionnels de santé de la ville, pour que les élèves mettent des noms sur des visages et sur ce qui est possible dans leur ville.  Cela leur fait des référents adultes avec qui la parole peut être libre.

 

C'est un beau projet que j'adore, que nous faisons depuis deux ans. Nous le reprenons cette année et nous espérons que l'aventure se poursuivra la saison prochaine. Notamment en région Paca que nous aimerions développer. Ce n'est pas toujours simple mais, heureusement, nous sommes soutenus par des organismes comme l’A.R.S. et la MILDECA.

 

Ce fut un plaisir, Franck, de nous entretenir avec vous !

Publié dans Théâtre, Télévision

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